11.03.2010

"Le quai de Ouistreham" ou la mondialisation de la précarité

"Le quai de Ouistreham, ou la mondialisation de la précarité"

Le livre de Florence Aubenas "Le quai de Ouistreham" est une plongée dans l'enfer de la société post industrielle, mais c'est aussi le constat d'une permanence forte de notre société : s'il y a un sous-homme quelque part, c'est probablement une femme.

La restitution qui est faite de la vie d'une "femme de + de 45 ans, au chômage" dans une région désindustrialisée de l'ouest de la France est une lecture éprouvante. La scène inaugurale, très cinématographique, se lit comme une fiction et c'est pourtant la réalité. On connaissait la télé réalité, le docu fiction, voici qu'on entre dans une troisième dimension, puisque Florence Aubenas est désormais un "personnage" du livre de Florence Aubenas. Mise en abyme vertigineuse où les identités se brouillent, où la réalité devient absurdité, le travail une fiction, les entretiens d'embauche, des jeux télévisés pour lesquels il y a de bonnes et de mauvaises réponses.

Au delà de la transfiguration dûe à l'écriture, très soignée et très sobre de Florence Aubenas, la saisie des dialogues, la restitution de situations fugitives conservent pleinement leur "effet de réel". Il y a un ton, neutre, descriptif, impersonnel, mais le choix des instantanés donnés à voir est révélateur d'une sensibilité particulière au monde. Quand le livre est refermé, ce qui domine, c'est l'impression de totale sincérité de l'auteur. Manifestement, Florence Aubenas a été dépassée (au sens de surprise) par son sujet, prise au piège de son propre stratagème. Elle avait imaginé un reportage, elle avait un point de vue a priori : elle s'attendait à être confrontée à des boulots durs et même très durs. La réalité l'a prise de court : on lui a fait comprendre qu'une femme de 48 ans, sans expérience CVéable, "encombrait" inutilement, voire en vain, le marché du travail. Elle s'est trouvée rejetée dans la zone grise du hors jeu.

Ce miroir qu'elle nous tend est troublant, mais n'est-ce pas celui de la mondialisation de la précarité ? Une mondialisation qui uniformise la marginalité et les "stratégies" de survie ? Il y a désormais comme un écho entre les "intouchables" de la société indienne et les salariées exclues des zones post-industrielles européennes.

17.02.2010

Visée et horizon de la création

J'adhère tout à fait à votre définition de "charme", entendu comme envoûtement et non comme mièvrerie. Et vous avez raison de souligner que les termes charmant et fascinant sont synonymes et non contradictoires. Une fois de plus, mon expression, trop rapide, a trahi ma pensée, faute de rigueur dans le choix des mots. Je reformule donc : il n'y a pas opposition mais différence de perspective entre créateur et spectateur, entre intention et réception - et là, nous retombons bien sur nos pieds (intention d'auteur, horizon d'attente etc) non ? Alors, disons que la magie, c'est quand les deux se rencontrent.

Du point de vue de l'auteur, il y a souvent (toujours ?) un écart entre l'intention et le rendu, une distorsion entre l'idée et l'expression. Encore faut-il être son propre lecteur pour s'en rendre compte, et ne pas s'en étourdir follement. De la pratique naît le geste juste, et aussi le mot juste, le plus proche de l'idée. Pour le saisir, il faut extraire, polir et tailler les mots et les idées. C'est un dur labeur, souvent ingrat mais parfois, je le reconnais, il y a un moment de grâce, l'émergence de quelque chose qui nous échappe et nous surprend nous même. Inutile d'en faire un mystère, appelé "inspiration", "fortune", "inconscient" ou "alchimie", cette puissance immanente ou transcendante, pour moi n'existe pas. (Je relis ma phrase et je la trouve déjà difforme par rapport à mon idée). Disons qu'elle n'existe pas d'elle même, comme expression étrangère à l'auteur. L'admettre reviendrait à nier le rôle du créateur en le ramenant à celui de la Pythie, qui délivre les oracles divins. Dire que "l'inspiration" est omnipotente et s'impose à l'auteur c'est faire parler les esprits. Or, l'auteur crée une voix singulière, il n'est pas un véhicule. L'argument n'est pas plus recevable lorsqu'il sert de paravent pour justifier l'éventuelle faiblesse du propos au nom de "l'originalité créative". Ce n'est qu'écran de fumée. Dès lors que les mots sont écrits, et a fortiori donnés à lire, ils expriment une pensée subjective qui se donne et engage son auteur. Simultanément se crée aussi une distance entre l'auteur et ses mots. Cet écart ne tient pas à l'identité de la source, mais il est double. D'une part, la pensée est un flux permanent qui se transforme à chaque instant et ne se laisse pas facilement saisir, il peut y avoir un effet "bougé" dans le rendu. D'autre part, dès lors que les mots sont posés, il y a changement de posture pour l'auteur : il devient lecteur critique de lui même.

Côté spectateur, voir l'envers du décor, les ressorts et le fonctionnement c'est comprendre, alors que jouir du spectacle c'est en effet se laisser envoûter, privilégier l'émotion et les sensations (jusque là rien de nouveau dans la dialectique raison/sensation, connaissance/expérience, c'est presque décevant). Poursuivons : il n'y a pas plus de plaisir, ni plus de valeur, dans l'une ou l'autre appréhension, je dirais même qu'il faut une approche diachronique des deux. Le bain cathartique aristotélicien, et la distanciation brechtienne qui interroge l'auditeur, le lecteur, le spectateur. Là, il y a peut être quelque chose : le lecteur, le spectateur entend et répond, il réagit... c'est le "suffisant lecteur" qu'invoque Montaigne, celui auquel il se confie et accorde par avance toute liberté de poursuivre, contredire ou prolonger ses Essais, livre ouvert : une vraie belle idée, non ? (que l'on retrouve il me semble dans la notion d'appropriation de "Qu'est-ce qu'un auteur ?" de Michel Foucault mais ce n'est qu'une intuition, que je laisse m'échapper, il faut revoir le texte).

Sur la rencontre des deux, enfin. Selon vous, dans un spectacle de danse, quand on "voit" la technique, est-ce réussi ? Selon moi, c'est raté parce que le charme est rompu. Si on "voit" la technique, c'est de la gymnastique, plus de la danse (j'aime beaucoup la gymnastique, ceci n'est pas un jugement de valeur). Pour l'écriture, c'est la même chose : pour moi, si on voit l'effort, la technique, les grosses ficelles, c'est moche comme un vêtement mal coupé, mal façonné. Cela n'exclut pas de faire le tour des méandres de sa réflexion, surtout dans un travail de recherche ou un mémoire universitaire. Mais en restant fluide et dans le cours du fleuve, précisément, à savoir uniquement si cela sert le développement de la problématique. Il faut savoir consentir au sacrifice de passages entiers qui ont été nécessaires à la réflexion mais qui s'avèrent n'être que des brouillons, des étapes transitoires de la pensée (des gammes, des pointes etc).

Au point où j'en suis, je peux vous confier aussi bien les quelques principes (recettes de grand-mère) qui sont, à mon sens, intangibles et auxquels il faut s'accrocher (du moins tant qu'il n'est pas avéré que vous êtes la réincarnation de Stendhal, Julien Gracq ou Michel Foucault) :
- s'en tenir à "une phrase = une idée" ;
- ne jamais oublier le lecteur, et son plaisir à lui. Penser qu'on s'adresse d'abord à lui et non à soi. S'en tenir à "je me comprends, je sais ce que je veux dire" est insuffisant, encore faut-il que l'autre me comprenne, perçoive mon message sinon il n'a y pas d'échange, pas de rencontre, pas de charme et donc pas de magie...
- tailler, limer, polir, retailler, relimer et repolir l'expression, toujours !
je laisse cette liste ouverte...

Suite d'une conversation entamée chez mimy la souris

Ce blog est né d'une conversation entamée sur le blog de mimylasouris et à laquelle je renvoie pour comprendre ce qui est publié ici.

Comme l'échange débordait le cadre dévolu aux "commentaires", j'ai emménagé ici pour ne plus empiéter sur son espace vital.

Où cela mènera-t-il ? "Est-ce que l'on sait jamais où l'on va ?" (Denis Diderot, "Jacques le fataliste")

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